Alors, qu’est-ce que tu amènes comme différences ?
Baru : Par rapport à Zola ? Le talent (sourire). Non, la différence c’est que je parle d’un endroit qui est le mien. Je m’en suis éloigné, j’ai pris de la distance, et ça m’a donné le point de vue. Du coup, je peux en parler en étant dedans, en véritable empathie. Quand je parle d’eux, je ne parle pas d’eux, je parle de nous. C’est pour ça que ce n’est jamais bestial. Ce sont des êtres humains comme les autres, avec une sensibilité…
Pourtant, quand tu parles de charge érotique, le Karim de L’autoroute du soleil en a un paquet !
Baru : Parce que c’est l’Arabe !
Donc tu fais avec l’Arabe ce que Zola faisait avec le prolo !
Baru : Je pars simplement de ce principe-là : c’est la charge érotique de l’Arabe qui est à l’origine du désastre. C’est parce qu’il couche avec la femme d’un frontiste que les emmerdes arrivent. En gros, c’est parce que les bourgeois ont cette vision-là de l’Arabe que cette chose-là peut advenir. Alors que dès que tu es avec lui, tu te rends compte que c’est un mec normal, juste un peu beau gosse.
Ce que j’ai retenu de l’Autoroute du Soleil, c’est avant tout la composition : l’utilisation magistrale de la petite taille des pages du format manga pour créer un suspense extraordinaire.
Baru : Tu imagines que quand je suis confronté à un format nouveau, c’est mon souci premier : comment j’occupe l’espace pour arriver à dynamiser mes deux pages en vis-à-vis. C’est des syncopes, des césures, des breaks… Evidemment que l’Autoroute a surtout été une question d’occupation de l’espace. Le problème des grandes pages à l’européenne, c’est qu’elles donnent beaucoup trop d’informations captées immédiatement par le regard, et qui vont entacher la lecture proprement dite. Le format manga est formidable pour la dynamique.
Les Japonais ont dû en prendre plein la vue : il y a peu de manga aussi dynamique dans la narration…
Baru : C’est parce qu’ils ont d’autres codes graphiques et de découpage. Et ils ont un autre rapport au temps, notamment au temps narratif, qui ne s’écoule pas comme le notre. Le succès du manga en France est dû à une méprise : les lecteurs français ne lisent pas la même chose que les japonais. Le lecteur français s’approprie l’histoire, et ce qu’il en tire, ce n’est pas du tout ce que l’auteur y a mis. L’écrasante majorité des propositions qui sont faites dans les pages d’un manga, les lecteurs français passent à côté. Par contre, il va trouver des trucs que l’auteur n’avait jamais pensé exprimer. Tu te rends compte que l’appropriation du manga par toute une génération est un effet générationnel. Il n’y a pas de sens. Pour traduire un manga dans un langage proprement européen, il faudrait refaire le dessin ! C’est pour ça que les traductions dans des langues trop éloignées sont une imposture. C’est pour ça que l’Autoroute du Soleil n’a pas marché au Japon : les Japonais ne se retrouvent pas dans la construction. Par contre, aucun problème avec la lecture d’une BD italienne par exemple. On a la même culture, donc le même rapport au temps. Par exemple, les Japonais pratiquent peu ou pas l’ellipse – on enlève du temps, et l’imaginaire du lecteur fait la jointure. Ce qui peut prendre deux cases dans une BD européenne (avant-après) prendra quatre ou cinq pages de narration continue chez le Japonais.
Est-ce que c’est ton père que tu as représenté dans L’Enragé ?
Baru : Oui. C’est la grande figure paternelle, austère, tendue avec la vie. Un peu triste aussi. La figure paternelle austère, parce que mon grand-père n’était pas drôle. Une figure théâtrale et culturelle, qui ne correspond pas à la caricature de l’Italien qui chante tout le temps. Il est mélancolique : il sait d’où il vient, il sait où il va, et il sait que ses enfants ne retourneront pas là où il était. Mon père s’est tapé le sale boulot de la désintégration identitaire : son projet personnel, c’était mes études. Les colères de mon père étaient très, très théâtrales. Il plaquait son couteau sur la table, puis il se levait en hurlant. Et à côté de ça, publiquement, il restait une figure hiératique – sauf quand il avait un coup dans le nez, il se mettait à raconter des histoires qu’il pensait être drôles et qui ne l’étaient pas du tout. J’avais honte, j’avais envie de le tuer. Mais il ne m’a jamais dérouillé. La préposée aux tartes, c’était ma mère.
Tu as parlé deux fois de la boxe, dans Le chemin de l’Amérique et dans L’Enragé…
Baru : La boxe reste à mes yeux la meilleure métaphore du capitalisme, avec le meilleur potentiel de dramaturgie pour dire la volonté de quelqu’un d’accepter de se faire violence pour échapper à sa condition. C’est pour ça que j’ai préféré en faire des boxeurs plutôt que des footballeurs : ils prennent des coups, et ils essayent d’en donner plus qu’ils n’en reçoivent. Même les coups symboliques sont concrétisés par ceux qu’il prend réellement.
Ces deux livres de boxe se ressemblent très fort : un protagoniste issu d’une culture minoritaire qui prend la boxe comme outil d’escalade de l’échelle sociale, et qui une fois arrivé au sommet revient vers ses racines…
Baru : C’est un schéma classique, celui de la rédemption. Il arrive en haut, il tombe, il se relève. Et quand il se relève, il a compris des choses.
C’est quelque chose que tu as vécu ?
Baru : Moi ?... J’ai fait des études, j’ai échappé à ma condition, j’ai trahi les miens. J’ai eu honte de ce que j’étais. Et après je suis tombé. Il y avait une contradiction terrible, que je n’arrivais pas à assumer. Je me suis donné les outils pour le comprendre, et à partir de là j’ai pu me recomposer en revenant à ce que j’étais, mais transformé par le déplacement que j’avais fait. C’est le propre de ce genre de voyage : mettre à distance ce que tu es, pour pouvoir en parler avec justesse. Mon père n’imaginait pas que je pourrais penser que c’était un con à cause des études qu’il m’avait poussées à faire. On ne devient adulte qu’en tuant son père, et c’est ce que j’ai fait symboliquement. Et après je suis revenu vers lui. Malheureusement il avait son projet de vie : il est mort. C’est mon seul regret : je n’ai pas pu lui rendre. J’étais un branleur, un fouteur de merde. J’ai réussi mes études sans problèmes. Je n’en tire aucune fierté. J’avais les outils pour ça, j’avais l’intelligence. Et du côté de mon père, ça fait partie de la mélancolie, de sa colère. Il avait ce qu’il fallait dans la tête, et dans d’autres conditions, il aurait été quelqu’un d’autre. C’est pour ça qu’il a été systématiquement de gauche.
Tu es très fort axé sur la culture communiste…
Baru : En fait, j’aime les communistes, mais pas le communisme. Aujourd’hui, il faut être taré ou hémiplégique pour ne pas voir que le communisme est une catastrophe. Même les mecs de l’appareil savent bien que c’est un désastre, mais s’accrochent aux branches. Quand ceux-la vont crever, le PC n’existera plus.
Pourtant, en France, le communisme a donné à toute une classe une armature mentale qui les rendait plus dignes…
Baru : C’étaient des prolos instruits. Ils s’étaient donnés des outils pour comprendre le monde et le modifier. C’est fantastique. On a beau dire qu’ils se trompaient, qu’ils ont été trompés, qu’ils ont été manipulés… Et c’est vrai, ils l’ont été pendant la guerre d’Espagne… Ca n’empêche pas que ces mecs étaient droits. Des types comme Marchais n’étaient pas perçus pour ce qu’ils étaient, mais comme des représentants de l’appareil. Et comme le communisme fonctionnait comme une religion…
Il y a toujours cette vieille phrase de Clémenceau : « celui qui n’est pas de gauche à 20 ans n’a pas de cœur. Celui qui l’est encore à 40… »
Baru : « …est un con ». J’ai du cœur et je suis un con. Il va falloir laisser mourir le communisme, puis trouver une approche neuve. J’avais l’espoir de quelque chose qui commençait à balbutier avec les collectifs antilibéraux. Ils auraient dû accoucher d’une candidature unique, qui a été torpillée encore une fois par le PC. Ca m’a foutu dans une rage folle. D’habitude, mécaniquement, je votais communiste au premier tour. Cette fois je ne vote pas.
Et Les Années Spoutnik, c’est ton enfance ?
Baru : C’est le même principe que pour Quéquette Blues : je ne parle pas de moi, je parle de nous. Mais je suis dans nous. Je suis parti de briques personnelles, auxquelles j’ai rajouté des anecdotes et des inventions de manière à construire un récit qui fasse sens sur la durée. Mais on n’a jamais tiré des flèches sur des flics. Mais on vivait dans ce genre d’habitations, avec ce genre de mentalité : « ton gosse n’est pas chez toi parce qu’il vient manger la polenta chez nous ». Toute cette vie des Cités qui était constitutive de la culture ouvrière : l’amitié, les filles, le foot, les bagarres. Tout le monde me dit que c’est La Guerre des Boutons. Je n’ai pas voulu en faire un remake en milieu industriel. Par contre, ce qui me frappe, c’est que La Guerre des Boutons a été écrit peu après la Première Guerre mondiale, mais est devenu un best-seller après la Seconde Guerre mondiale, plus de 50 ans après. Au début, c’était un hymne à la culture rurale. Le succès est venu dès lors que la France a basculé dans une culture urbaine, c’est-à-dire avec la nostalgie. De la même manière, pour moi, Les Années Spoutnik est un chant pour une culture défunte. C’est l’écroulement des trois empires : l’empire industriel, l’empire colonial et l’empire soviétique, pour lequel la course à l’espace était le début de la fin, même si on ne le savait pas encore.
Comptes-tu extrapoler des sujets aussi vastes que ceux-là ?
Baru : Non, ce que je dis là est de l’ordre de la généralité savante. Ce sont les outils qui me permettent d’analyser. De là à en faire des histoires…
Tu as parlé indirectement de la Guerre d’Algérie dans Le Chemin de l’Amérique. Quels ont été tes rapports avec cette guerre ?
Baru : Quand elle s’est terminée en 61, j’avais 14 ans. A l’époque, mes potes étaient Arabes. Il est évident qu’à cette époque-là j’étais pour le FLN.
Bonne Année, c’est ta vision du futur ?
Baru : Disons que c’était crédible ? Disons que j’ai pris la logique frontiste et que je l’ai poussée jusqu’au bout. C’est un exorcisme : exprimer une crainte pour qu’elle n’arrive pas.
Tu parles souvent de ta rage contre l’extrême droite…
Baru : C’est inacceptable. C’est une pourriture de l’esprit, la négation de l’humanité, l’anti-humanisme. Je suis pour l’interdiction, et pour faire honte aux frontistes.
Pourtant le communisme aussi est anti-démocrate…
Baru : Je suis démocrate, mais pas acharné. S’il fallait lutter contre Hitler, je ne serais plus démocrate. Je suis pour une certaine radicalisation de la pensée. Un communisme moral plus que programmatique. Je préfère un austère coincé à une crapule chaleureuse.
Tu préfères Robespierre à Danton ?
Baru : Ils ont coupé des têtes tous les deux.
Un plus que l’autre quand même !
Baru : A partir d’une tête, de toute façon le mal est fait, alors… Mais bon, provoc mise à part…
Tu aurais travaillé pour Pif Gadget, à l’époque ?
Baru : Ah oui, sans hésiter ! Pour moi, Pif, c’était le communisme comme on le vivait. J’étais aussi communiste pour ça, pour Yves Le Loup, pour Ragnar le Viking.
Quelles ont été tes influences ?
Baru : La plus grande, c’est Muñoz. Si Quéquette Blues n’est pas un décalque, c’est seulement parce que je n’en étais pas capable. J’ai fait Quéquette Blues comme ça parce que j’étais tombé dans Alack Sinner (ndlr.: de Muñoz et Sampayo, chez Casterman).
Tu t’en es largement émancipé…
Baru : C’est le propre de toutes les influences réussies. Les débuts de Giraud, c’était du Jijé pur et simple.
Encore une question : un de tes personnages les plus marquants, c’est Anna, la compagne du protagoniste de L’Enragé. Tu t’es inspiré de quelqu’une ?
Baru : Non, non, elle est inventée. Quoique ce caractère de tête de pioche… c’est un peu ma femme.
Ca, c’est une déclaration d’amour, ou je ne m’y connais pas.
Interview par Geoffroy d'Ursel pour Asteline.be
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