Cela a donné des albums exceptionnels d’originalité et d’intensité créative, comme Escondida (Humanos, collection Tohu Bohu) ou encore les Chroniques aléatoires (Casterman, collection Ecritures). Bess y raconte son quotidien et ses préoccupations spirituelles sous forme de fables, de chroniques plus ou moins farfelues ou de haïkus BD (si, si, ça existe). Le succès n’a pas suivi. Non que la qualité ne soit pas au rendez-vous, bien au contraire, mais ces albums n’ont pas rencontré leur public. Cette œuvre très personnelle est restée « escondida » (« cachée », en Espagnol).

C’est sans doute pour renouer avec le grand public que Bess a lancé chez Dupuis la série Péma Ling, ou l’histoire d’une aventureuse orpheline tibétaines. Toute la famille de Péma Ling a été massacrée par un ignoble propriétaire terrien. Sous une identité de garçon, elle est recueillie dans un monastère où un oncle moine bouddhiste l’initie à l’écriture, tandis qu’elle se passionne en cachette pour les arts martiaux. Dans ce troisième volet de la saga, les Chinois ont envahi le Tibet et Péma Ling, en fuite, se joint à un groupe de brigands dont, c’est écrit, elle deviendra la reine légendaire…

On a tendance, aujourd’hui, à traiter certaines nouveautés comme de « BD classique » avec un certain mépris. C’est, dans certains cas, une grave erreur : il existe un classicisme indémodable. Les parents d’aujourd’hui auraient tout intérêt à faire découvrir à leurs chères têtes blondes certaines séries indémodables de l’école belge. On pense inévitablement à Hergé ou Jacobs, mais on pourrait en dire autant de Johan et Pirlouit de Peyo, Gil Jourdan de Tillieux, Chlorophile de Macherot, ou encore certains albums des séries Chevalier Ardent et Pom et Teddy de Craenhals, entre autres. Quarante ou cinquante ans après leurs parutions, nombre d’albums de ces séries n’ont pas pris une ride.

C’est dans cette lignée que s’inscrit Péma Ling. La formidable maîtrise graphique de Bess est au diapason d’un scénario solide, lui-même en résonance avec les racines profondes des grands mythes. Il y a dans cette série des échos de Dickens pour le fond social et l’enfance malmenée, de Somerset Maugham pour la recherche spirituelle tibétaine, et de Dumas pour l’aventure et le désir de vengeance. Il faut dire aussi que, si Bess se donne à nouveau à une forme de BD plus accessible, il n’abandonne pas pour autant ses préoccupations spirituelles : Péma Ling est, dit-il, le cheval de Troye grâce auquel il fera passer ses valeurs.

Au total : une très belle série pour tous publics – indémodable, déjà.

Chronique par Geoffroy d’Ursel